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Jean-Louis Fabiani

Au Vieux-Port, les rites de la promenade vespérale

FABIANI, Jean-Louis, 2013

TRIBUNE S’il est absurde de croire que le label de capitale culturelle changera le statut de Marseille, il n’est pas impossible que ses habitants se saisissent de cette offre culturelle inédite.

Par JEAN-LOUIS FABIANI, sociologue, Université d’Europe centrale, Budapest, EHESS, Paris

Que peut-dire aujourd’hui un sociologue de Marseille 2013, capitale culturelle de l’Europe ? Il est beaucoup trop tôt pour prononcer des jugements définitifs au vu des impressions contrastées qu’ont suscitées les deux journées d’inauguration. D’un côté, les professionnels de la culture soulignent les limites artistiques de l’opération, y voyant une manifestation de provincialisme là où l’on aurait attendu l’émergence d’un projet vraiment distinctif. C’est le sens du bref et incisif reportage de Gilles Renault dans Libération du 14 janvier. Marseille n’est pas Lille, on le savait déjà. D’un autre côté, le public marseillais a semblé adhérer sans réserve à la manifestation, par son nombre d’abord, dans une ville où la sphère publique s’est progressivement délitée sous l’effet des divisions de l’espace urbain, de la transformation des modes de vie des classes moyennes et du succès des idéologies racistes ; par sa bonne humeur ensuite, qui mettait en suspens les puissantes tensions qui caractérisent aujourd’hui l’espace social marseillais. Je livrerai ici quelques observations rapides, qui n’ont d’autre prétention d’esquisser un possible cadre d’analyse.

Autour du Vieux-Port, le public vraiment divers par sa composition sociale et générationnelle, retrouvait, presque surpris, les rites de la promenade vespérale, éprouvant, quelquefois avec maladresse, la nécessité de l’attention à l’autre, en vue d’éviter les bousculades ou une chute dans le port. La délicatesse était aussi frappante dans la manière attentive dont on traitait les innombrables poussettes d’enfant qui rendaient pourtant la déambulation difficile. Au milieu du public, un jeune Arabe en scooter, qui n’aurait pas dû se trouver dans l’espace piétonnier, voyait la foule compacte se fendre avec bonhommie pour le laisser regagner une voie de circulation. Le cours Belzunce retrouvait pour un instant ses fonctions de sociabilité culturelle qu’il avait du temps (particulièrement les années 1930) où le fameux music-hall l’Alcazar en était le centre : un spectacle chorégraphique y était donné, qui réunissait des lectrices quinquagénaires de Télérama, pétries de bonne volonté culturelle et des jeunes du quartier, sceptiques devant la promesse de danse contemporaine et tentés de grimper sur les grands pots de fleurs de Lux Vegetalis, œuvre d’art urbain réussie de Tilt sur le cours Belzunce.

Au début, le public debout faisait cercle autour des soixante danseurs professionnels et amateurs réunis par le danseur chorégraphe japonais du Ballet national de Marseille Yasuyuki Endo. L’affluence contraignait la majorité des spectateurs à voir le début du spectacle à travers les écrans des téléphones portables et des appareils photo que les spectateurs les plus grands tendaient au-dessus de leur tête. Les plaisanteries et les remarques expertes fusaient, comme en écho au temps de l’Alcazar, où le public marseillais était censé faire et défaire les réputations d’artistes. : « Madame, vous pouvez pas passer votre téléphone à votre mari, il est nettement plus grand », ou « Si tu arrives à te déplacer un peu à droite, la jeune femme a un téléobjectif, tu pourras voir le Chinois ». Très vite, à la demande de groupes de jeunes qui étaient arrivés sans savoir qu’il y avait un spectacle, le public s’est assis, y compris ses membres les plus âgés : même les plus récalcitrants, qui revendiquaient le fait d’être arrivés à l’avance et d’avoir organisé leur soirée, acceptaient de jouer le jeu. Moment assez rare dans une ville où l’exacerbation des antagonismes est une manière de vivre. Le bref spectacle n’était pas vraiment abouti mais il suscitait une attention concentrée de la part du public. On pourrait répéter ce type d’observation à propos d’autres lieux.

La situation à l’intérieur des espaces d’exposition était différente : la diversité sociale y avait immédiatement reflué. L’enthousiasme des médiateurs, qui vont sans doute constituer une des populations émergentes de l’opération, ne suffit pas à transformer magiquement les barrières à l’entrée de la culture légitime. On le savait, mais l’observation la plus simple nous le rappelle instantanément : les constats de Bourdieu et Darbel dans l’Amour de l’art, qui ont près d’un demi-siècle, sont encore valides pour une large part. Il vaut mieux ne pas l’oublier. S’il est absurde de croire que le label de capitale culturelle changera le statut de Marseille, il n’est pas impossible que les Marseillais se saisissent de cette offre culturelle inédite, la passent au tamis de leur scepticisme critique et s’en emparent pour susciter, fût-ce de manière éphémère, une sphère culturelle publique, au sein de laquelle les gens puissent se voir et s’apprécier. L’intelligence du programme Off est une belle promesse de ce point de vue. C’est tout ce qui a manqué à Marseille depuis quelques années. Quand on se promène sur la terrasse de la tour Panorama qu’on doit à l’architecte Mathieu Poitevin à la Friche de la Belle de mai, on se dit que rien n’est perdu.

Libération, 17 janvier 2013

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