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Jean-Gabriel Carasso

Entretien au Journal LA TERRASSE « Spécial Avignon »

CARASSO, Jean-Gabriel, 2009

Entretien au Journal LA TERRASSE « Spécial Avignon » Juillet 2009

Jean-Gabriel Carasso / L’éducation artistique et culturelle : un combat à poursuivre !

Fervent militant de l’éducation artistique, Jean-Gabriel Carasso en est également un des théoriciens les plus pertinents. Il s’inquiète du sort et de l’avenir de cette pratique pédagogique à l’heure des crises actuelles.

Dans quel état est la culture ?

Jean-Gabriel Carasso : Depuis déjà plusieurs années, nous sommes entrés dans une considérable « bataille de l’imaginaire », notamment entre l’oeuvre et le produit. Cette bataille concerne la qualité, l’autonomie et la diversité des formes d’imaginaire. Tout ce qui a été fait en matière culturelle en France a beaucoup apporté mais depuis les années 80-90, le « marché » de l’imaginaire est devenu énorme. Il attire bien des intérêts qui essaient de s’en emparer. L’offre s’est considérablement accrue et la culture est en éclats. Les premières victimes de cet éclatement, les plus sensibles, sont les enfants et les jeunes. Comme le dit Bernard Stiegler, nous sommes dans un système où l’économie « capte la libido au profit de la consommation ». Dans le même temps, les mouvements pédagogiques et la pensée progressiste se trouvent affaiblis.

Dans quel état est l’éducation artistique ?

J.-G. C. : Ce domaine croise deux questions essentielles : celle de la culture et celle de l’éducation. Que transmet-on à nos enfants dans ce monde en éclats (c’est la question de l’éducation) et que partage-t-on avec eux, alors que nous n’avons pas les mêmes références, le même langage et les mêmes intérêts (c’est la question de la culture) ? Dans les discours, les idées avancent : tous les hommes politiques semblent avoir compris que l’art et la culture sont importants pour l’éducation. Dans la pratique, on constate malheureusement une sorte de hold-up sur le sens. En effet, faute de moyens (ou de volonté) pour mettre véritablement en oeuvre cette idée, on tente de la contenir hors du temps scolaire ou bien de mettre l’accent sur l’approche théorique (l’enseignement désormais obligatoire de l’histoire des arts). C’est un grand paradoxe dans lequel se trouve aujourd’hui l’Etat : la pratique perd son sens alors que le discours progresse ! Cela étant, les collectivités territoriales s’engagent souvent là où l’Etat s’enlise : exemple à Toulouse qui mettra prochainement en place un « parcours culturel » gratuit pour tous les enfants des écoles. Mais la question de la formation, qui est essentielle, demeure de la responsabilité de l’Etat. Accroche : « S’il y a une chose à faire, c’est une démarche durable de formation des formateurs. »

Comment soutenir cette pratique ?

J.-G. C. : L’enjeu fondamental, c’est aujourd’hui la formation des enseignants, des chefs d’établissement et des artistes intervenants en milieu scolaire. Car cela ne s’improvise pas, cela s’apprend, cela se réfléchit ! Vouloir généraliser l’éducation artistique sans s’en donner les moyens humains, c’est courir à la catastrophe. S’il y a une chose à faire, c’est une démarche durable de formation des formateurs. La transmission de ces activités est essentielle. Or, la génération qui a porté ce mouvement, celle du baby boom et de 68, prend sa retraite et l’idéologie actuelle de « la culture du résultat » n’aide en rien les jeunes générations.

Quelles sont les conditions d’une éducation artistique réussie ?

J.-G. C. : Il faut principalement marcher sur « les trois pieds » : pratiquer soi-même, éprouver des oeuvres, et réfléchir pour s’approprier l’expérience. C’est là le principe de base. Toutes les formes de travail sont imaginables, mais le sens, lui, demeure immuable et repose sur cette exigence de travailler « juste », comme le disait Jacques Lecoq. Pour cela, à une pédagogie de programme, vision traditionnelle de l’éducation, on préférera une pédagogie de projet qui suppose que l’on accorde plus de temps et d’espace aux aventures collectives.

Où l’époque résiste-t-elle à cette évidence ?

J.-G. C. : Dans sa prédilection pour la pédagogie académique et l’apprentissage théorique, considérant que l’on n’apprend qu’en souffrant et non par le jeu ou le tâtonnement expérimental. En cela, nous traversons une période de restauration et non de réforme. On remet en place des modèles traditionnels plus qu’on ne s’adapte au monde qui s’ouvre. Pendant les Trente glorieuses, on pouvait penser à se faire plaisir ; aujourd’hui, nous sommes entrés dans une période utilitariste, marquée par les crises économique, sociale, culturelle. Il faut tâcher de lutter contre cette conception idéologique réactionnaire : en cela aussi, l’éducation artistique est un combat, et un combat politique !

Propos recueillis par Catherine Robert.

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