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 Collectif pour l’éducation artistique et culturelle

L’éducation artistique et culturelle, c’est maintenant ?

un groupe d’artistes, d’enseignants et de chercheurs, entend contribuer au débat public sur l’éducation artistique et culturelle

En faisant de l’éducation artistique et culturelle (à l’école et au-delà) une priorité, le président de la République a suscité de grands espoirs chez tous ceux qui travaillent à ces pratiques singulières d’« éducation à l’art et par l’art », de « formation à la culture par les pratiques culturelles ». Artistes, enseignants, responsables éducatifs et culturels, élus locaux... se sont investis depuis plusieurs années dans des projets de rencontres entre les mondes de l’art et de la culture, et celui de l’éducation : ateliers de pratique artistique, classes à projet artistique et culturel, jumelages entre établissements scolaires et culturels, résidences d’artistes dans les écoles, parcours culturels, formations des artistes et des enseignants, mouvements associatifs... Le succès de ces activités, la mobilisation qu’elles suscitent, les partenariats quelles induisent, le plaisir et l’intérêt qu’elles procurent aux participants, l’impact qu’elles ont sur la réussite éducative des élèves - ceux-là même qu’il nous faut élever - ont fait de notre pays, depuis une trentaine d’années, un laboratoire éducatif et culturel observé dans le monde entier.

C’est à partir de ces expérimentations qu’une politique nouvelle doit être envisagée.

Bien entendu, le développement de ces activités ne doit pas se faire au détriment de l’instruction scolaire ni, a fortiori, contre elle. Il ne s’agit pas, non plus, de compenser le caractère académique de cette instruction par l’instillation d’enclaves de créativité qui en cautionnent l’immobilisme. C’est toute la culture scolaire qui peut et doit se trouver dynamisée par l’introduction de ces pratiques : car, quand un élève découvre comment s’est exprimée et se manifeste aujourd’hui la quête de sens qui l’habite, quand il éprouve la manière dont les humains ont élaboré et recherchent encore des modèles et des œuvres pour expliquer le monde et dire leur rapport au monde et aux autres…, alors les savoirs proposés par les programmes prennent une toute autre dimension. Ils ne sont plus seulement des « utilités scolaires » que l’on acquiert superficiellement pour satisfaire aux évaluations institutionnelles. Ils deviennent des savoirs vivants, qu’on sait portés par des êtres de chair et de sang, des histoires singulières et universelles à la fois, des occasions d’accéder au plaisir de comprendre et à la joie de penser. Les savoirs prennent ainsi une dimension et une valeur proprement anthropologiques capable de mobiliser ceux et celles qui, trop tôt, ont décrété que « la culture, c’était pour les bouffons ». Ainsi, les pratiques artistiques et culturelles ne sont-elles nullement un « supplément d’âme », mais bien un moyen essentiel pour revivifier toute l’institution scolaire, donner sens aux apprentissages et contribuer à l’émergence d’une société plus authentiquement démocratique.

Au moment où l’on parle de refondation de l’École, il s’agit donc d’élargir le nombre des enfants et des jeunes concernés, d’offrir à tous la possibilité d’une rencontre, le plus tôt possible, avec l’art et la culture, afin de forger des habitudes culturelles, une capacité indispensable de jugement mais aussi une attitude créative, une capacité d’adaptation à un monde sans cesse mouvant, bref de "former des humains" sensibles autant que sensés.

Un tel projet ne saurait être réalisé sans que trois éléments complémentaires se trouvent associés, qui impliquent chacun des engagements politiques très concrets.

D’abord la pratique artistique et culturelle doit être au cœur des processus et des dispositifs mis en œuvre, à tous les âges. "De l’expérience naît la pensée" disent les pédagogues depuis toujours ! Agir, faire, observer, construire, dessiner, jouer, danser, chanter... c’est avant tout éprouver par le corps ce que peut être une dimension véritablement esthétique. Faire, faire ensemble, avec d’autres, imaginer puis réaliser un projet artistique ou culturel de qualité, se confronter à l’expérience vécue pour la symboliser et la communiquer, sont des points de départ essentiels. Il faut pour cela du temps, des espaces, des processus de travail qui permettent cette approche. De l’architecture des bâtiments aux rythmes scolaires, en passant par la formation des enseignants et des intervenants, bien des chantiers sont à mener. Il n’y a pas d’éducation artistique et culturelle sans pratique personnelle.

Le rapport aux œuvres est la seconde nécessité. Il faut voir, lire, entendre, éprouver les œuvres du passé comme celles qui se réalisent aujourd’hui, pour permettre à chacun de se forger progressivement un goût artistique personnel. La visite régulière du musée ou du centre d’art contemporain, la sortie au spectacle, au cinéma, au concert, à la bibliothèque, la fréquentation de la danse, du cirque, de la marionnette, des arts de la rue autant que du patrimoine architectural... peuvent être des occasions décisives dans la construction d’une authentique culture. Nous devons permettre à nos enfants de rencontrer les œuvres, le plus souvent possible, dans les lieux dédiés : le musée, la salle de spectacle, le cinéma, le livre... Il faut, pour cela, des programmations adaptées dans les lieux de culture, des moyens de transports, une politique de création en direction des jeunes publics, des médiateurs compétents... Il n’y a pas d’éducation aux arts et à la culture sans fréquentation des œuvres.

Pour permettre la réalisation de ces deux premières exigences, on ne peut se contenter de renvoyer à l’aléatoire d’initiatives locales. Certes, les collectivités territoriales peuvent contribuer considérablement au développement des pratiques et rencontres artistiques et culturelles, mais les ministères de l’Education nationale et de la Culture doivent s’y impliquer, en partenariat avec elles, notamment par la formation des personnels, la production d’outils pédagogiques, la réflexion avec les partenaires sociaux sur le statut des artistes intervenants, l’aide matérielle aux projets. La quasi disparition de tout budget pédagogique pour les activités artistiques et culturelles, le renvoi systématique aux seules collectivités locales pour tout apport financier, avec les inégalités de dotation auxquelles nous assistons aujourd’hui, ne sont plus tolérables. L’égalité des territoires voulue par le gouvernement doit être aussi réalisée en matière de soutien aux projets artistiques et culturels. Une péréquation minimale des crédits de l’Etat doit être mise en place entre les collectivités territoriales, en même temps que doit être relancé le financement par l’État de ces activités : 1000 euros par an et par classe pourraient être octroyés sans que cela représente une dépense exorbitante (cela représenterait à peu près le double du coût actuel des « internats d’excellence »).

Mais, une fois les pratiques et rencontres engagées, la fonction de l’éducation artistique et culturelle ne sera véritablement réalisée que par une appropriation, individuelle et collective, des expériences réalisées. C’est la troisième condition du succès. L’aventure artistique, que ce soit celle des enfants eux-mêmes ou celle des artistes qu’ils rencontrent avec leurs enseignants, est un point de départ formidable pour des apprentissages techniques, des réflexions philosophiques, esthétiques, historiques... Autour des pratiques artistiques peuvent venir se greffer bien des connaissances qu’il importe de s’approprier, progressivement, en fonction des projets. Au-delà de ces acquisitions, les pratiques artistiques et culturelles sont, en elles-mêmes, fondatrices de la « formation de la personne ». Parce qu’elles permettent cette « inversion de la dispersion » plus nécessaire aujourd’hui que jamais… parce qu’elles favorisent la concentration, l’attention, la focalisation et la maîtrise de soi… parce qu’elles autorisent la découverte du symbolique dans des cadres structurés et donnent à voir la fécondité des rituels… parce qu’elles permettent d’éprouver le plaisir de l’exigence et le bonheur de l’expression épurée… parce qu’elles font passer le sujet de la gesticulation au geste, du bavardage à la parole… elles sont, par excellence, le moyen de la découverte et de la formation. Il faut pour cela une politique de formation, initiale et continue, des éducateurs et des intervenants. Il n’y a pas d’éducation artistique et culturelle sans appropriation des arts et de la culture, de toutes les connaissances qu’ils véhiculent, mais aussi de la démarche qui les porte.

On l’aura compris, sans récuser l’approche disciplinaire de l’éducation scolaire (nous souhaitons même que chaque discipline actuelle intègre l’enseignement de sa propre histoire pour faire entendre les conditions de son émergence et le caractère émancipateur des connaissances qu’elle enseigne) nous refusons de réduire l’éducation artistique et culturelle à une nouvelle « discipline » au statut épistémologique pour le moins discutable comme « l’histoire des arts ». Nous plaidons pour une démarche politique qui généralise la notion de « projet éducatif artistique et culturel », pour la mise en place du Plan national promis par François Hollande lors de la campagne électorale, mobilisant à la fois les mondes de l’éducation, de l’éducation populaire, de la culture. Il faut inventer désormais, à grande échelle, la meilleure manière de favoriser les initiatives, de mobiliser les partenaires, d’engager les acteurs dans une politique cohérente d’éducation par et pour l’art et la culture. Dans la grande « bataille de l’imaginaire » que nous devons mener contre les standards publicitaires, la réduction de la pensée aux slogans formatés et aux injonctions du « capitalisme pulsionnel », l’art et la culture constituent aujourd’hui une planche de salut pour « l’avenir du commun ». La refondation de l’Ecole de la République exige la formation de citoyens éclairés, créatifs et pourvus de sens critique. L’éducation artistique et culturelle doit être au centre de cette rénovation indispensable, pour la formation d’un citoyen créateur dans un monde solidaire.

Premiers signataires :

Marie-Christine Bordeaux (Maître de conférences /Université Grenoble3) Patrick Bouchain (Architecte) Jean-Gabriel Carasso (Auteur, réalisateur) Pascal Collin (Dramaturge, metteur en scène) Jean-Pierre Daniel (Cinéaste pédagogue, ex-président des Enfants de cinéma) François Deschamps (Président de la FNADAC -Fédération nationale des associations de Directeurs des affaires culturelles ) Alain Kerlan (Philosophe, directeur de l’ISPEF/ Université Lyon2) Jean-Claude Lallias (Professeur de lettres) Geneviève Lefaure (Présidente de "Scènes d’enfances et d’ailleurs") Philippe Meirieu (Pédagogue, Université Lyon2) Thierry Pariente ( Directeur de l’ENSATT, Lyon) Claire Rannou (Déléguée nationale de l’ANRAT / théâtre et éducation) Robin Renucci (Comédien, directeur des Tréteaux de France, Président de l’ARIA) Emmanuel Wallon (Sociologue, Université Paris Ouest Nanterre)

Pour ajouter votre signature merci d’adresser un message à pourleac@orange.fr

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