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Jean-Gabriel Carasso

La Terrasse. Entretien. Juilllet 2008.

CARASSO, Jean-Gabriel, 2008

La Terrasse Juillet 2008

Entretien

"Faire, éprouver et réfléchir : il faut marcher sur les trois pieds !", écrivez-vous dans votre livre. Dans quelle mesure l’éducation artistique doit-elle en passer par une formation théorique et réflexive ? Dans quelle mesure, théorie et pratique se complètent-elles à cet égard ? Appréhender le monde est complexe, les points de vue sont divers parfois antagonistes, parfois complémentaires. Cette complexité se retrouve, plus qu’ailleurs, dans le domaine artistique et culturel. L’art n’est pas un élément qui s’approprie naturellement. Une éducation artistique cohérente est une éducation qui tient compte de différentes dimensions et permet à un enfant ou un adolescent de s’approprier le monde de l’art à la fois par une pratique personnelle et par un rapport aux oeuvres existantes. C’est précisément dans l’interaction entre l’activité personnelle et le regard ou l’écoute que se forge une part importante de la connaissance. Il faut donc « faire et éprouver ». Mais pour que l’aventure soit véritablement « éducative », pour qu’elle participe réellement à la construction de la personnalité et ne verse pas dans le loisir gratuit ou la simple consommation culturelle, il importe que ces expériences fassent l’objet d’une réflexion, d’un travail particulier de la pensée. Il s’agit autant d’intégrer l’expérience que de la mettre à distance, de faire le lien avec d’autres expériences, d’autres émotions, d’autres savoirs… pour lui donner sens. Cela va bien au-delà de l’opposition, souvent très réductrice, entre la pratique et la théorie. C’est de l’intelligence du monde (inter ligere : faire le lien) dont il est question, que l’on retrouve dans des projets éducatifs quand ils sont bien menés. Le but de l’éducation artistique et culturelle est de "fabriquer des humains", dites-vous : dans quelle mesure, selon quelles finalités, par quels moyens ? Quelles sont les difficultés (pédagogiques, techniques, politiques, etc.) de cette entreprise de formation ? Il faudrait un livre entier pour répondre à ces questions ! « L’éducation artistique et culturelle » a émergé depuis peu dans le champ des idées à la mode sur l’éducation et la culture. S’agit-il simplement d’ajouter un peu d’émotion et de sensibilité dans un système éducatif qui en manque singulièrement ? S’agit-il de préparer pour demain les publics de la culture qui manquent aujourd’hui aux institutions culturelles ? Pourquoi pas ! Mais ces deux objectifs, assignés à l’éducation artistique et culturelle par de nombreux responsables, sont bien peu de chose au regard des enjeux véritables. A l’heure du marché-roi, de la « culture du résultat », de l’individualisme triomphant et du libéralisme économique comme religion universelle, dans un contexte de tensions sociales, identitaires, urbaines, internationales, technologiques… nous traversons une crise considérable du sens même de l’éducation comme de la culture. C’est-à-dire une crise de la transmission et du partage des valeurs. Dans ce contexte, le projet d’éducation artistique et culturelle, tel qu’il a été développé dans la seconde moitié du siècle dernier par de très nombreux pédagogues et acteurs culturels progressistes, est effectivement un projet « humaniste ». Il considère l’enfant dans sa double dimension, à la fois sensible et raisonnable, de personne véritable capable d’autonomie, d’expression et de critique et non comme un simple individu modelable et malléable à merci. Les principales difficultés (pédagogiques, techniques, politiques) au développement de ce projet, sont avant tout les conceptions rétrogrades et réactionnaires, très puissantes actuellement, qui espèrent tout d’une éducation académique, traditionnelle, pyramidale, voire autoritaire, dans laquelle le jeu, le plaisir, l’expression et l’émotion n’ont pas de place. Or, il s’agit en effet de « fabriquer des humains », pas seulement des travailleurs ou des consommateurs ! Le gouvernement actuel propose que soit introduit et soutenu un enseignement d’histoire de l’art dans l’Education Nationale. Considérez-vous qu’un tel projet permette le développement d’une éducation artistique et culturelle de qualité ? Quel projet véritablement efficace devrait lui être préféré selon vous ? L’histoire des arts (et non « de l’art ! ») est apparue en effet, au cours de ces derniers mois, comme la principale innovation et la mesure phare d’une politique dite « prioritaire » de l’éducation artistique et culturelle. Sans doute est-il toujours utile de se situer dans l’histoire, de connaître l’évolution d’un art, ses courants, les conditions de son émergence, etc. Mais réduire l’éducation artistique et culturelle à cette seule dimension, en faire un passage obligé avant toute approche pratique, nous apparaît comme un véritable hold-up intellectuel ! Un renversement de sens considérable. Imagine-t-on un instant que l’on remplacerait désormais la pratique sportive à l’école par… l’histoire des sports ? Asseyez-vous, nous allons vous raconter l’histoire du football, du saut à la perche ou de la nage sur le dos ! On imagine le tollé ! Cette conception est, au fond, profondément rétrograde. Elle place le savoir académique, comme « préalable » à toute approche pratique, favorisant une fois de plus les élèves les plus aptes à ce type d’enseignement. Elle ignore les nombreuses expériences menées en partenariat entre des artistes et des enseignants, des établissements scolaires et des structures culturelles, depuis des décennies. De nombreux artistes et enseignants engagés dans ces démarches se sentent aujourd’hui blessés par ces décisions, qui s’accompagnent souvent d’une baisse des crédits. On aurait pu (et il faudra sans doute un jour) faire un autre choix : libérer les espaces et les temps nécessaires aux projets d’éducation artistique et culturelle à l’école, donner la priorité véritable à la formation des formateurs – artistes, médiateurs, enseignants – pour qu’ils soient en mesure de développer réellement une pédagogie de projet autour de l’art et de la culture. Car tout cela ne se fera qu’avec la compétence et l’enthousiasme de chacun. Vaste chantier !

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