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Jean-Gabriel Carasso

Pour le jeune public à Paris. Adresse à Christophe Girard (Adjoint au maire de Paris, chargé de la culture)

CARASSO, Jean-Gabriel, 2009

article publié dans LA SCENE n° 52

Monsieur l’adjoint au maire,

j’ai souhaité réagir à l’entretien que vous avez donné au magazine La Scène (numéro 51 – décembre 2008) et dans lequel vous évoquez la question du spectacle vivant jeune public à Paris. En 2003, alors que nous avions longuement tenté de convaincre la Ville de Paris et l’Etat de réaliser à Paris un lieu majeur en direction de l’enfance, vous m’aviez confié une mission d’étude concernant le spectacle vivant jeunes publics dans la capitale. Huit mois de travail enthousiaste, de rencontres, de mobilisations, de réflexions avec les responsables des affaires culturelles, avec des artistes, des responsables éducatifs… Au terme de ce processus, je vous remettais un texte intitulé Scènes d’enfances à Paris, indiquant les principaux enjeux de ce domaine et vous suggérant quelques pistes de développement. A la remise de ce document, nous nous étions quittés sur des mots qui résonnent encore à mes oreilles : « l’année prochaine (2004) sera une année de mobilisation. Nous travaillerons avec l’élu à la jeunesse et l’élu à l’éducation… » Depuis, plus rien. Six années de silence, ou presque ! Triste destinée, bien connue des consultants ! Une éphémère Mission jeunes publics fut bien créée mais aussitôt ensablée, faute sans doute d’une volonté politique affirmée. Je me suis abstenu, depuis, de tout commentaire. Dans le dernier numéro de La Scène, vous revenez sur ce thème du jeune public en affirmant notamment : « Chacun des théâtres municipaux mène une action, comme le Châtelet, le dimanche matin. Je trouve que le public y est plutôt très blanc, venant sans doute des quartiers favorisés. J’ai un projet de « salle immatérielle » pour diffuser sur Internet des spectacles pour ceux qui ne peuvent se payer un billet dans une salle et qui pourront ainsi accéder à cette production… Je suis d’accord sur le fait que Paris peut mieux faire. Mais l’offre de Paris n’a rien à voir avec celle d’une ville de banlieue qui n’a qu’un théâtre, un musée… Jean-Claude Camus (Théâtre de la Porte Saint Martin) propose des tarifs à 15 euros pour le jeune public. Pour un privé, qui l’assume, c’est un très beau geste. Cela reste 15 euros. C’est impossible pour une famille modeste. Mais ne comparons pas, s’il vous plaît, en termes d’offre, ce dont Paris regorge, comparé à toutes les villes de province ou de banlieue. » Pour le dire simplement, ces quelques phrases ont heurté profondément le militant de l’éducation artistique et culturelle, mais plus simplement le citoyen, l’éducateur, le parent que je suis, accablé par une telle faiblesse d’analyse et de compréhension de ce qui se joue autour de la question du jeune public. Puisque l’occasion m’en est donnée, je voudrais apporter ici quelques éléments de réflexion que je livre au débat public !

LA BATAILLE DE L’IMAGINAIRE

1/ Dans le monde en bouleversement qui nous entoure, marqué par la marchandisation généralisée des idées, des images et des émotions, exacerbée par la multiplication des représentations de toute nature et par le développement des technologies nouvelles, nous sommes au coeur d’une bataille de l’imaginaire, d’un combat sans merci entre l’oeuvre et le produit, entre la complexité artistique et le simplisme du divertissement marchand. Le « temps de cerveau disponible » est désormais la denrée la plus recherchée, sur les chaînes de télévision comme sur d’innombrables sites Internet, pour être vendue aux plus offrants des annonceurs sans vergogne. Bernard Stiegler le rappelle souvent, avec pertinence : « On avilit les gens pour vendre et que tombent toutes barrières à la consommation. Ce système produit ainsi un populisme économique qui est la véritable origine du populisme politique parce qu’il engendre une grande misère symbolique.1 » Voilà pour le contexte général.

2/ Les plus jeunes d’entre nous, enfants et adolescents, sont les cibles principales de ce matraquage publicitaire (et idéologique), à qui l’on tente d’inculquer dès le plus jeune âge le réflexe du consommateur, sans le moindre souci éducatif. Les éducateurs ont le plus grand mal fixer l’attention 1 Entretien avec Jean-Marc Adolphe. Revue Mouvement. 2005 2 des plus jeunes sur les savoirs ou les activités éducatives qu’ils leur proposent de partager. Observons, au passage, que si la publicité est désormais limitée sur les chaînes publiques de télévision, elle demeure avant vingt heures et en matinée, c’est-à-dire aux heures principalement consacrées aux programmes pour la jeunesse. Disposition hautement signifiante, récemment dénoncée par mon ami Philippe Meirieu2. Chacun sait, d’expérience, combien les enfants sont sensibles, de plus en plus jeunes, aux sollicitations commerciales comme aux violences diverses, réelles ou symboliques, qui leur sont proposées : images de guerre, de mort, de pornographie… En vérité, c’est leur enfance même qu’on leur vole, sans état d’âme ! Voilà pour l’enjeu principal.

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