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Jean-Gabriel Carasso

Préface à « L’Etranger » de Prosper Kompaoré

CARASSO, Jean-Gabriel, 2009

Edité au Burkina Faso 2009

La scène se passe en 1985, à Ouagadougou. De passage avec un groupe de stagiaires, futurs responsables culturels français, je découvre qu’une troupe de théâtre, l’Atelier théâtre Burkinabé (ATB), s’est emparée des techniques du théâtre de l’Opprimé pour mener un travail de conscientisation et de débats au sein de la population. Je sortais à l’époque de sept années d’activités intensives avec Augusto Boal, metteur en scène brésilien initiateur de ce type de théâtre. Sept ans de formations et d’expérimentations diverses à travers le monde du théâtre image, du théâtre forum, du théâtre invisible. Je fus étonné et surpris de cette rencontre, pour moi inattendue, mais surtout de la générosité et de l’engagement de la troupe constituée autour de Prosper Kompaoré. Quelques mois plus tard, nous nous retrouvions avec l’ATB à Limoges, en marge du Festival des Francophonies, puis en 1989 au Burkina Faso pour l’organisation du Francoforum 89, rencontre internationale de théâtre forum regroupant à la fois des Belges, des Québécois, des Français, des Burkinabés. Augusto Boal lui-même, invité du Brésil, venait découvrir l’Afrique pour la première fois. Depuis, l’ATB s’est largement développé, de nouvelles aventures sont nées sur le territoire du Burkina Faso, plusieurs festivals de théâtre pour le développement ont été organisés… Vingt-cinq ans plus tard, je reçois ce texte de Etranger et me vois proposer la rédaction de cette brève préface. Quoi dire ? D’abord le plaisir et l’émotion à la lecture de ce texte, dans lequel je retrouve l’attitude générale de l’auteur face aux défis permanents d’une Afrique meurtrie, aux prises avec les mirages d’un paradis inaccessible. Théâtre de dénonciation, théâtre de combat, théâtre de débat, théâtre utile dit-on parfois pour le distinguer du théâtre inutile qui, trop souvent, se préoccupe plus de sa propre manière plus que du monde qui l’entoure. Théâtre enraciné dans la réalité qui le fait naître, dans la vie quotidienne des jeunes Africains d’aujourd’hui. Théâtre d’Afrique plus que théâtre africain, théâtre universel parce que précisément installé dans son propre territoire. Théâtre de personnages singuliers – « la vie est belle » , « souvenir d’Afrique »…- auxquels le lecteur s’attache aussitôt, et que le spectateur accompagnera sans doute sur scène comme de ceux qu’il croise, chaque jour, dans les rues de Ougadougou ou d’ailleurs. Théâtre d’actualité, enfin, qui raconte les drames des passeurs vers l’Espagne, vers l’Italie… ces mêmes drames qui furent évoqués récemment chez nous par le Théâtre du Soleil ( Le dernier Caravansérail ) ou dans le film Welcome de Philippe Lioret. Ceci pour dire que le même thème peut être traité, de manière spécifique, bien entendu, des deux côtés de la Méditerranée. La question migratoire, ses drames et ses angoisses, est aujourd’hui largement partagée. Comment ne pas noter également l’obstination et la conscience de ce travail à la fois théâtral, social et politique. L’écriture même de ce texte ne doit rien au plaisir narcissique d’un auteur – nous en connaissons pourtant beaucoup qui y cèdent – et ne vise pas forcément à renouveler le genre ou la manière de l’écriture dramatique, mais à constituer la base d’une action théâtrale concrète, réelle, présente dans le temps même de l’écriture pour un public d’aujourd’hui, avec l’espoir sans cesse renouvelé de contribuer aussi fortement que possible à la prise de conscience et à la modification des comportements. En cela, l’écriture de Prosper Kompaoré ne peut être dissociée de l’aventure de l’ATB et du travail de ses comédiens. L’auteur ne s’isole pas du monde pour écrire, il s’inscrit dans une expérience collective et tente de la servir au mieux, de son point de vue particulier. De ces démarches authentiques, le théâtre a toujours le plus besoin. Enfin, réjouissons-nous de la publication même de cet ouvrage, en ce qu’elle garde trace de l’aventure théâtrale évoquée, et permettra peut-être à d’autres, plus jeunes, ailleurs, de prendre appui sur ce texte pour en prolonger la vie. Le théâtre est un art éphémère par nature, aussitôt joué, aussitôt disparu, qui ne se prolonge le plus souvent que dans la mémoire des acteurs et des spectateurs. Au mieux, quelques photographies, aujourd’hui quelques images filmées, témoignent de ces aventures parfois inouïes menées par quelques artistes courageux dans des lieux parfois improbables. Qu’un texte soit publié et diffusé, et la matière de ce théâtre reste à nouveau disponible, à la fois à la lecture et à la représentation. Un grand bravo pour cette initiative nouvelle. Et bon vent à l’Etranger ! En attendant les publications suivantes…

Jean-Gabriel Carasso Paris juin 2009

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